Rêves de Héros - Episode 2 : Les runes

Publié le par seventhsea

  •  ALAN CAMPBELL - du clan Campbell 

    

        Depuis combien de temps chevauches-tu ainsi à bride abattue ? Vingt-quatre heures, une dizaine de jours, plusieurs semaines, de nombreux mois, une poignée d’ans, des siècles ? Ou encore bien davantage ?

Quand tu arrives enfin devant la petite masure, tu vois le Faucheur assis sur le perron. Tu comprends à son regard accablé que tu arrives trop tard. Beaucoup trop tard. A l'intérieur, le Nain veille le Maître en psalmodiant une antienne ancestrale, celle-là même que chantait le Père sur le champ de bataille. Le sentiment qui t'envahit n'est pas de la tristesse, de la nostalgie ou du regret, c'est de la révolte. Le Maître, celui des vôtres qui faisait des miracles de ses mains, celui des vôtres qui t'avait enseigné le plus de choses, celui des vôtres qui avait été si utile dans la bataille, le Maître n'avait pas le droit de vous quitter si tôt, de vous laisser face à votre funeste destin.

- Partons, Nain, il est temps d’aller mourir.

- Ne me parle pas sur ce ton. Je n’ai jamais aimé qu’on me donne des ordres, Cavalier, tu le sais bien. - Ne m’énerve pas, Nain, tu vois qu’il n’est pas tant de palabrer. Rejoins-moi sur ma monture, l’heure de notre mort a sonné. - Je ne monterai pas avec toi. - Ne m’oblige à devenir furieux. 

 

- Je n’aime pas que qui que soit me force à quoi que soit, et le fait que tu sois des nôtres n’y change rien. - Puisque tu ne veux pas mourir dignement, voici ton heure arrivée.  Le Nain subit alors les foudres de ta fureur, il l’a tout de même bien cherché. Le Faucheur entre et voit le Nain gisant inanimé. Sans te regarder, il se saisit du cadavre et le dépose sur un lit de paille. Sans doute pense-t-il que la vendange est bien sanglante mais comment pourrait-il en être autrement ? Qu’il ose proférer un seul mot de reproche et il subira le même sort que l’autre entêté. - Nous aurions eu besoin de Nain pour les Mauvais Jours qui s’annoncent. 

- Pourquoi tant de gens, y compris parmi les nôtres, s’obstinent à exciter en toi ce sentiment instinctif d’exaspération et de rage ? Maintenant que ta monture a piétiné le corps fatigué du Faucheur, te voilà seul et irrémédiablement envahi par ce sentiment puissant et ancien. Tu repars au galop et en hurlant. Seule la mort désormais pourra éteindre ta fureur.

  

Réveil

  

  • DOUGLAS MAC PHERSON - Chevalier d’Elaine

 

        La première chose que tu as vue d’elle ce sont ces grands yeux clairs et fiers, des beaux yeux de femme déterminée et réfléchie, comme les tiens. Non, sois franche, Jeune, la première chose que tu as vue, c’est son ventre, tellement plein de vie qu’il semblait prêt à exploser. Mais ce sont ces deux yeux inexorablement fins qui t’ont bouleversée. Et puis tu as vu ces longs cheveux soyeux quoique grossièrement peig-nés, peut-être pas du tout peignés. Toi qui pourtant as la chance d’avoir des che-veux plus bruns que ceux et celles de ta race, tu ne peux pas rivaliser avec cette beauté nordique irréfutable, instinctive. Tu as détaillé toutes les parties de son corps, pour comparer avec tes propres atours de femme habituée à séduire. Mieux vaudrait dire que ton regard s’est longuement attardé sur les épaules implacables, les seins rebondis, le ventre arrondi, les cuisses replètes, les fesses robustes, autant de chairs à la fois tendres et fermes, rudes et douces, fortes et lisses, chairs parfaites, chairs divines.

Quel est ce sentiment nouveau qui t’envahit ? Quel est ce frisson tiède qui parcourt ton échine ? Quel est ce goût inconnu qui tapisse ton palais ? Tu croises ton regard dans l’eau de la rivière et ce regard ne peut te tromper. Tu l’as vu et revu ce regard, tu as vu allumer cette étincelle dans les yeux des hommes sur ton passage, tu l’as vu s’imprimer sur les yeux de vieillards salaces, de jeunes garçons timides, de valeureux soldats, de mendiants affamés, sur les yeux de tant d’hommes… Cesse de te mentir, Jeune, et nomme enfin ce sentiment par le nom qu’il porte : le désir.

Comment ce visage jusque-là façonnable à merci par ton esprit sans pitié peut-il trahir aussi lâchement la vérité de ton être ? Que deviendras-tu si le premier mortel venu peut pénétrer en toi en jetant un coup d’œil machinal à tes traits ? Tu ne seras plus qu’une stupide et vulgaire jenny, puisque l’homme qui s’approchera de toi lira sur ton visage le mépris et la lassitude. Qu’est une femme si elle ne peut plus dissimuler ? D’où provient la beauté fascinante de cette rivière si ce n’est pas de ce que l’image de moi-même qu’elle me renvoie lui sert à cacher sa propre image, qu’elle conserve farouchement au fond, là où personne n’est jamais allé ? Et pour-quoi toi, Jeune, qui te révèles à présent être de chair et de passion, comme tous les vôtres, tu ne parviens plus à garder inviolé ton propre fond ? Quelle insoutenable injustice ! Cette rivière ne paie rien pour attendre !

Tu plonges.

Et la rivière, avalant la plantureuse séductrice sans la recracher, retourna à son originel mystère.

 

Réveil

 

  • FINN JOHN - Indésirable dans plusieurs régions d’ici-bas et d’ailleurs

 

        La forêt n’est plus ce qu’elle était. Cela fait pas mal de temps que le grand chêne est malade et qu’il pourrit lentement et à l’insu de tous, sauf de toi. La nuit est partout et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Le temps du Grand Changement n’est plus très loin, c’est maintenant une certitude. Il n’y a qu’à songer à ce qu’a dit l’Ermite l’autre jour, quand tu l’as visité. Il est vrai que tu donnes peu de visites, mais il faut dire aussi que toi, le Maigre, tu n’as jamais été beaucoup aimé parmi les vôtres. Le malheur s’abat souvent sur tes pas, c’est un fait, mais qu’y faire ? L’Ermite était là, penché comme depuis des millénaires sur ce lac souterrain. Enfin un lac c’est beaucoup dire, disons plutôt un bassin, une grosse flaque. Et dès qu’il t’a vu venir, il a compris, puisque l’eau a frémi. Lui qui devait veiller sur les moments d’apaisement de vos successeurs, il n’a plus grand-chose à espérer. Et d’ailleurs ce n’est pas pour rien qu’il a levé les yeux vers toi. Tu y as vu ce que tu vois dans tous les yeux : l’image de la défaite à venir. Il a bien fait au fond de te donner ses sandales, celles que le Pèlerin lui avait offertes à l’occasion de son mariage. Tu l’avais bien dit, à l’époque, que l’union de l’Ermite et de la Flèche était vouée à l’échec. Mais personne n’a voulu t’écouter parmi les vôtres, sauf bien sûr le Vieux, mais on ne peut pas rester à ses côtés trop longtemps. Maintenant qu’il est mort, il n’est plus dangereux, mais ce qui l’est beaucoup plus c’est que vous allez tous le suivre les uns après les autres, comme tu le répètes depuis toujours. L’Ermite a fini par le comprendre, lui qui, une fois pieds nus, a marché sur une corniche glissante au fond de la grotte jusqu’à perdre l’équilibre. Tu n’aurais jamais imaginé qu’une stalagmite puisse être si effilée qu’elle perce de part en part le corps d’un des vôtres, fût-il un des moins robustes.

Tu sens monter en toi ce sentiment qui t’est familier et que tu as fini par apprivoiser, sans toutefois pouvoir le définir précisément. Ce n’est pas tout à fait le désespoir, la résignation, le détachement, le pessimisme, mais un peu tout ça à la fois. Non décidemment la forêt n’est plus ce qu’elle était. Tout est mort, ou va mourir. Tu ne sais plus toi-même si tu es encore vivant. Cela fait si longtemps que tu attends de mourir que tu ne te souviens pas si la mort t’a déjà visité. Cela n’a guère d’importance de toute façon, puisque ta vie, comme celle de tous les vôtres, doit disparaître avant la fin des temps, comme tu l’as toujours dit. Le combat est perdu d’avance, c’est évident, mais personne ne t’a jamais écouté, et tous voudront lutter.

Et partout semble s’accumuler irréversiblement une définitive obscurité.

 

Réveil

 

  • MIGUEL BAYNE - Nom d’adoption

       

Toi tu as beau être qu’un Ecuyer, quand le Cavalier est parti au grand galop, tu t’es dit que tout ça n’annonçait rien de bon. Enfin bon de toute façon ça ne servait à rien d’attendre son retour là-bas. Il ne reviendra pas de sitôt, c’est sûr. Il y a guère que L’Anonyme qui puisse te dire ce qu’il faut faire maintenant, parce parmi les vôtres, finalement, tu en connais pas beaucoup qui en savent plus long que toi.

Mais il faut dire qu’il est un peu pénible à trouver, l’Anonyme. Il peut être partout, très loin ou tout près, et ça fait que te voilà qui crapahute dans les forêts, dans les marais, sur les mers, dans les montagnes, au fond des cavernes. Tu ne vas quand même pas faire toutes les cavernes de chez vous pour le trouver, l’Anonyme ! Et tiens voilà que tu entres dans une ville. C’est pas aujourd’hui que tu mettras la main dessus, c’est sûr. Mais au moins tu pourras dormir dans un vrai lit. C’est déjà ça.

- Bonjour aubergiste, il vous reste une chambre ?

- Te voilà enfin, Ecuyer.

- Hein ? Comment vous m’avez appelé ? Vous m’attendiez ?

- Bien sûr, Ecuyer, je t’attends depuis vingt-quatre années.

- Anonyme ? C’est toi ? Tu es aubergiste ?

- Le Grand Changement est proche, comme tu l’as pressenti. Chaque jour rap-proche chacun des nôtres de sa mort. Tu ne reverras plus Cavalier.

- Mais qu’est-ce que je vais devenir alors ?

- Tu es celui des nôtres dont la bonté, le dévouement et l’innocence sont les plus grands. Tu vas te sacrifier car ton âme est bonne et ton jour est venu.

- Aujourd’hui ?

- Aujourd’hui.

Ça a toujours été ton endroit toi les écuries. Tu comprends en un clin d’œil l’agencement des lieux, les efforts des palefreniers, les sentiments des chevaux. Et cette écurie à l’arrière de l’auberge, c’est bizarre, il te semble que tu la connais déjà. Elle te rappelle l’écurie de mon enfance, celle où tu as découvert le corps de ton oncle, qui s’était pendu avec la lanière d’une selle au crochet pour les réserves de foin. Quand les hommes de la ferme l’ont descendu, il avait une large marque noire sur le cou. Quand on y pense, c’est pas une si mauvaise mort d’avoir une marque comme ça sur le cou. Ça suppose même de la dignité, de la ténacité, de la grandeur. Tu arraches la lanière d’une selle. Tu te la noues autour du cou. C’est à ton tour, maintenant, d’avoir une belle marque et ton moment de grandeur.

 

Réveil

 

  • DINA CARLI - Dite PAOLA MORETTI, parfois connue sous d’autres noms

 

        La nuit est particulièrement belle ce soir. La lune est pleine, les nuages rares, l’air vif et l’amour t’étreint. De là-haut, tu ne vois pas encore qui va se donner à toi. La nuit n’a plus eu cet éclat depuis les Mauvais Jours qui ont vu la mort de plusieurs des vôtres. Peut-être que cette nuit tu embrasseras l’un des vôtres, ou même plusieurs. Voici justement le Commandant qui pleure près du lac.

- Bonsoir Commandant.

- C’est toi, Ange ? Je me doutais que tu ne tarderais pas.

- Pourquoi pleures-tu ?

- A quoi peut servir un Commandant sans armée à commander ? En temps de paix, passe encore. Mais la guerre approche, et je sais que si je suis encore en vie lorsque reviendront les Mauvais Jours, je serai un poids mort pour les nôtres. Je suis si malheureux, Ange, si malheureux.

- Alors viens pleurer dans mes bras.

C’est vrai que ses lèvres ont le goût d’un homme malheureux, déjà éteint à l’intérieur. La vie semble avoir déjà quitté tout son visage. Comme ses pieds et ses jambes. Comme son sexe. Et comme son torse, où son cœur palpite déjà si faiblement que tu hésites presque à l’embrasser lui aussi.

Ce n’est pas possible que la beauté de cette nuit célèbre cette mort achevée bien avant ton étreinte. Il doit y avoir quelque part, loin d’ici ou tout près, l’un des vôtres qui veut s’offrir à la beauté de la nuit.

Le jour va bientôt poindre lorsque tu aperçois enfin l’Amoureux et la Belle qui se sourient, heureux de la nuit d’amour qu’ils viennent de partager. Chacun va s’en retourner de son côté, ils le savent, ils commencent à se haïr. Ils te voient.

- Que nous veux-tu, Ange ? Nous ne t’avons pas souhaitée.

- Bien sûr. Mais la nuit est belle et nous allons faire l’amour tous les trois.

- Tu es belle, Ange, mais nous n’avons pas besoin de toi pour nous aimer.

Tu lacères subitement la tête de l’Amoureux imprudent et suffoqué. Ils seront les sacrifiés de la nuit, car c’est ainsi que tu l’as décidé. Parmi les cris frénétiques et les coups agressifs de la Belle, tu dévores l’Amoureux, membre par membre, méticuleusement, instinctivement. Puis tu t’en prends à la Belle, trop emportée par son accès de brutalité pour t’avoir vraiment fait mal. Tu brises en quelques coups son corps délicat et fragile et l’engloutis sans ressentiment à la lumière du jour naissant.

La nuit était belle, mais elle n’aura pas suffit à apaiser ta haine.

 

Réveil 

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Publié dans Documents divers

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